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15 novembre 2026

Peut-on retrouver un paysage disparu ? À la recherche du paysage d'Albens en 1757

Par Clémentine Jouvenceau

Photographie aérienne d'Albens dans les années 1980
Albens, vue aérienne des années 1980.

Regardez cette photographie aérienne d'Albens prise dans les années 1980. Vous y verrez un bourg savoyard assez classique : des maisons regroupées autour de l'église, quelques routes, des champs à la périphérie. Rien d'extraordinaire. Pourtant, si un habitant de 1757 pouvait se tenir au même endroit, il aurait eu bien du mal à reconnaître le paysage. Le centre du village n'existait pas encore, à sa place s'étendaient des prés et des cultures. Le cœur du hameau se trouvait plus au sud, en bordure des marais, quant à l'église Saint-Alban, aujourd'hui disparue, elle inquiétait tellement ses paroissiens que le curé refusait parfois d'y célébrer la messe, de peur que le clocher ne s'effondre.

Trois siècles plus tard, ce paysage a disparu, pas seulement les bâtiments, le paysage lui-même : les haies, les chemins, les arbres, les cultures, les zones humides qui structuraient le quotidien des habitants ont été transformés ou effacés. Pourtant, ce paysage n'a pas totalement disparu, ses traces subsistent encore ; dans les archives, dans les cartes anciennes et parfois dans des détails du territoire actuel que nous ne remarquons même plus. C'est à partir de ces traces que nous avons tenté de reconstituer Albens tel qu'il pouvait apparaître en 1757.

Pourquoi reconstituer un paysage ?

Quand on parle de patrimoine, on pense généralement aux monuments, aux châteaux, aux églises, aux centres anciens. On restaure des bâtiments, on reconstitue des façades, on modélise des monuments disparus mais les habitants du XVIIIe siècle passaient l'essentiel de leur vie ailleurs : dans les champs, le long des chemins, dans les prés, dans les marais ou encore sous les arbres. C'est ce paysage ordinaire qui organisait leurs déplacements, leur alimentation, leur travail et leur rapport au territoire et pourtant, c'est souvent lui qui disparaît le plus complètement de notre mémoire.

Le projet est né d'une rencontre avec l'historien Antoine Duchemin. Nous nous sommes posés une question simple : peut-on reconstituer non pas un bâtiment ou une rue, mais un paysage entier ? Un territoire vivant, avec ses cultures, ses haies, ses arbres, ses zones humides et ses chemins. En tant que paysagiste, j'ai l'habitude d'observer les paysages dans leur état présent : une haie, un chemin creux ou une lisière forestière racontent souvent une histoire plus ancienne qu'ils n'en ont l'air mais ici, l'exercice était différent, il ne s'agissait plus de comprendre un paysage existant, il fallait retrouver un paysage disparu.

Aquarelle de reconstitution d'Albens en 1757
Albens, reconstitution à l'aquarelle vers 1757.

Une enquête dans les archives

Contrairement à ce que l'on imagine souvent, les archives ne contiennent presque jamais de description complète d'un paysage. Personne n'a pris la peine de raconter Albens dans son ensemble. Les informations apparaissent par fragments ; une crue, une visite pastorale, une réparation de route. Une récolte, un conflit entre voisins. Pris séparément, ces documents semblent anecdotiques mais mis bout à bout, ils deviennent précieux. La source principale de notre travail a été la mappe sarde, le grand cadastre réalisé au XVIIIe siècle sous le royaume de Sardaigne. Pour un paysagiste, c'est un document fascinant.

Dessins techniques de l'église d'Albens, XVIIIème siècle
Dessins techniques de l'église, XVIIIème siècle.

On y voit apparaître le parcellaire, les chemins, les marais, les cultures et l'organisation générale du territoire avec une précision remarquable pour l'époque. Mais une carte ne raconte pas tout, les archives paroissiales d'Albens conservées aux Archives départementales de la Savoie nous ont permis d'aller plus loin. Une crue de l'Albenche signalée en juin 1756 révèle le comportement du cours d'eau, une visite épiscopale décrit l'état inquiétant de l'église Saint-Alban, une mention de cultures ou de prés nous renseigne sur l'occupation des sols. En somme, aucun document ne fournit une image complète, le paysage doit être reconstitué pièce après pièce, comme un puzzle dont la plupart des éléments auraient disparu.

Mappe sarde d'Albens, vue d'ensemble
La mappe sarde, vue d'ensemble du territoire.

Quand le dessin devient un outil de recherche

Au départ, je pensais que le dessin interviendrait à la fin du processus. Les archives d'abord, l'image ensuite. En réalité, cela s'est passé tout autrement. Le dessin a rapidement cessé d'être un simple outil de représentation. Il est devenu un outil de recherche.

Je me souviens notamment d'un moment très précis pendant la réalisation de l'aquarelle, j'étais en train de travailler sur les parcelles agricoles situées autour du village lorsqu'une question apparemment anodine est apparue. Y avait-il des arbres autour des champs de chanvre ? La question peut sembler secondaire, pourtant, la présence ou l'absence de quelques arbres change complètement la perception d'un paysage. La carte ne donnait pas la réponse, les archives non plus. J'ai appelé Antoine et nous avons repris les sources, cherché d'autres indices, croisé plusieurs documents. Et comme souvent dans ce projet, une simple question née devant la feuille nous a renvoyés vers les archives.

C'est à ce moment-là que j'ai compris que nous n'étions pas en train d'illustrer une recherche historique, le dessin faisait partie de la recherche. Pour Albens, nous sommes passés par cinq versions successives avant d'arriver à l'aquarelle finale. Chaque arbre représente une hypothèse. Chaque haie est un choix argumenté. Chaque détail résulte d'un dialogue entre les sources et le dessin.

Étape intermédiaire de l'aquarelle d'Albens
Une des étapes intermédiaires du travail.

Ce que le paysage nous a appris

Plus le dessin avançait, plus une chose me frappait, l'omniprésence de l'arbre. Au départ, j'avais tendance à imaginer le paysage comme nous le percevons aujourd'hui : des espaces agricoles relativement ouverts ponctués de quelques boisements. Les sources racontaient autre chose ; les arbres étaient partout, le long de la route royale reliant Chambéry à Genève, dans les haies bocagères, dans les prés, sur les talus, dans les vergers mais rarement sous la forme de grandes forêts.

Peu à peu, l'image que je me faisais du paysage savoyard du XVIIIe siècle a commencé à changer. Ce n'était pas un territoire sauvage. C'était un territoire intensément travaillé. Chaque arbre remplissait plusieurs fonctions : produire du bois, protéger les cultures, retenir les sols, fournir du fourrage ou des fruits. Le paysage apparaissait alors comme un immense système productif où rien n'était vraiment laissé au hasard.

Détail de l'aquarelle d'Albens — la route royale Chambéry-Genève Détail de l'aquarelle d'Albens — le centre village
La route royale Chambéry-Genève et le centre village.

Le marais : une ressource autant qu'une menace

Le marais de la Deysse a été une autre découverte. Aujourd'hui, nous regardons souvent les zones humides comme des espaces naturels. Les habitants du XVIIIe siècle les regardaient d'abord comme des espaces de travail. Le marais était découpé en parcelles, parcouru de fossés, exploité pour la récolte de la blache, une herbe utilisée comme fertilisant. Loin d'être marginal, il participait pleinement à l'économie locale.

Mais ce paysage nourricier avait son revers. À la belle saison, les eaux stagnantes favorisaient la propagation du paludisme. Pendant des générations, vivre à proximité du marais signifiait cohabiter avec une maladie omniprésente que nous avons aujourd'hui largement oubliée. Cette dualité m'a particulièrement marqué. Le même paysage pouvait être à la fois une ressource indispensable et un danger permanent.

Détail du marais de la Deysse dans l'aquarelle d'Albens
Le marais de la Deysse.

Pourquoi l'aquarelle ?

Une question revient souvent lorsque l'on présente ce travail : pourquoi avoir choisi l'aquarelle plutôt qu'une reconstitution numérique en trois dimensions ? La réponse tient en un mot : l'incertitude. Une image 3D donne souvent une impression de certitude, elle semble affirmer : voilà exactement ce qui existait. Or ce n'est jamais le cas, le passé ne se photographie pas. Il se reconstruit, toujours imparfaitement, toujours à partir d'indices incomplets.

L'aquarelle assume cette part d'incertitude, elle rappelle que ce que nous montrons est une interprétation argumentée, pas une vérité absolue. Cette humilité nous semblait importante car l'objectif n'était pas seulement de représenter un paysage disparu, il était aussi de montrer le chemin parcouru pour tenter de le retrouver.

Regarder autrement les paysages d'aujourd'hui

En terminant cette reconstitution, je me suis souvent demandée ce qui subsistait encore de ce paysage dans celui que nous voyons aujourd'hui. Quelques arbres peut-être, le tracé d'un ancien chemin, une limite parcellaire devenue presque invisible. La plupart des éléments que nous avons représentés ont disparu, pourtant, ils continuent souvent de structurer discrètement le territoire contemporain comme une trame cachée sous le paysage actuel.

Au fond, reconstituer Albens en 1757 n'était pas seulement un exercice de restitution historique, c'était une manière de regarder autrement un territoire familier, de comprendre que les paysages ne sont jamais figés, qu'ils sont le résultat de siècles de travail, d'adaptations, d'erreurs parfois, et d'innombrables choix humains. L'aquarelle que nous proposons n'est pas une photographie du passé, c'est une invitation à ralentir le regard, à se demander ce qui existait avant nous et à prendre conscience que le paysage que nous transmettrons demain est déjà en train de s'écrire aujourd'hui.

Si vous connaissez Albens, son histoire ou ses paysages, n'hésitez pas à partager vos remarques ou vos souvenirs. Comme tout travail de reconstitution, cette enquête reste ouverte.

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